Ce qui m'a frappé en lisant ce livre, c'est la construction narrative. Laetitia Colombani alterne entre les trois destins, et tu sens bien que chaque chapitre apporte une pièce du puzzle. Au début, tu peux penser que ce sont trois histoires indépendantes. Puis progressivement, tu commences à soupçonner des connexions. Et finalement, quand tout se noue, c'est difficile de lâcher le bouquin.
Le rythme fonctionne vraiment bien. Les chapitres sont assez courts, ce qui aide à tenir le suspense. Pas de moment où tu te dis 'bon, j'abandonne', même quand l'histoire devient lourde émotionnellement. C'est une lecture qui prend, qui tire vers l'avant. Exactement le type de roman qu'on peut boucler en deux-trois jours si on a un peu de temps disponible.
Trois héroïnes, trois combats différents mais parallèles
Smita est une Intouchable dans un village de l'Uttar Pradesh en Inde. Elle nettoie les toilettes des gens. C'est un travail avilissant, dégradant, un travail assigné par le système des castes. Mais elle a une fille, Lalita, et une obsession : que sa fille aille à l'école, qu'elle s'échappe de cette condition.
Giulia travaille en Sicile dans l'atelier familial de perruques. Son père gère l'affaire depuis des années, mais un jour il a un accident grave et tombe dans un coma profond. Giulia découvre alors que l'entreprise est en faillite. Elle se retrouve coincée entre l'obligation de sauver une affaire familiale et le refus d'accepter le mariage qu'on lui destine pour la sauver financièrement.
Sarah est avocate au Canada. Elle a réussi socialement, elle a une belle carrière, mais elle est frappée par un cancer. Elle doit affronter la perte de ses cheveux, la fragilité soudaine de son corps, et questionner ce qu'elle croit être vraiment important dans la vie.
Ce qui rend ces trois destins puissants, c'est qu'aucun n'est une simple démonstration morale. Smita n'est pas juste 'la pauvre femme indienne'. Giulia n'est pas juste 'la fille de père traditionnel'. Sarah n'est pas juste 'la malade qui trouve la sagesse'. Elles ont chacune des choix à faire, des dilemmes vrais, et elles ne trouvent pas tous des solutions faciles.
J'ai particulièrement apprécié le personnage de Giulia. Elle refuse passivement d'accepter son sort, mais elle refuse aussi les options qui lui semblent piégées. C'est un type de rébellion plus subtile qu'on ne voit pas souvent dans les livres grand public.
Les cheveux, ce fil qui relie tout
Le symbole central du roman, c'est les cheveux. Smita vend sa natte pour gagner de l'argent. Ces cheveux indiens arrivent en Sicile, où Giulia les transforme en perruques dans l'atelier familial. L'une de ces perruques se retrouve portée par Sarah, qui l'enfile après sa chimiothérapie.
C'est à la fois un symbole concret et poétique. Les cheveux, c'est l'intime. C'est ce qu'on a de plus personnel. Quand tu donnes tes cheveux, tu sacrifices quelque chose de toi. Quand tu en reçois d'une autre femme à des milliers de kilomètres, ça crée une connexion imperceptible mais réelle.
La Tresse, c'est aussi le titre qui renvoie à cette idée de tressage. Trois mèches distinctes qui s'entrelacent pour former quelque chose de plus fort qu'elles séparément. C'est un peu ce que le roman essaie de montrer : que les luttes individuelles des femmes, même isolées géographiquement et culturellement, sont liées. Que nos actions ont des répercussions qu'on ne soupçonne jamais.
Honnêtement, ce symbole poétique aurait pu être lourd ou appuyé. Mais Colombani le laisse léger, discret. Il n'y a pas de grosse morale expliquée à la fin du livre. Tu le captes progressivement.
Sur la solidarité féminine
Un aspect que j'ai aimé sans pour autant le trouver profondément original, c'est l'accent sur la solidarité entre femmes. Chacune des trois héroïnes reçoit de l'aide d'autres femmes. Pas de personnages féminins secondaires juste là pour servir l'histoire principale.
Smita rencontre des femmes qui l'aident, qui lui offrent des perspectives différentes. Sarah a une perruquière qui devient un soutien émotionnel réel. Giulia aussi bénéficie du soutien d'autres femmes autour d'elle.
Ce qui marque, c'est que la solidarité féminine n'est pas idéalisée comme parfaite ou absolue. Ce sont des moments d'aide réelle, souvent simples, parfois maladroites. Pas de grande déclaration de féminisme assumé. Juste des femmes qui s'entraident dans des situations difficiles.
Je vais être honnête : ce thème ne révolutionne pas mon approche de la littérature. Mais il est traité avec justesse et sans condescendance, ce qui est déjà respectable.
Ce qui marche moins bien
Le principal reproche que j'ai à faire, c'est une certaine superficialité dans l'exploration des trois destins. Le roman fait 300 pages environ, et elles sont réparties entre trois héroïnes. Logiquement, aucune ne peut vraiment avoir la profondeur qu'elle mériterait.
Il y a des éléments de la vie de Smita qui méritaient plus de développement. La dynamique avec sa fille Lalita auraitpu être explorée sur plus de pages. Même chose pour Giulia et la complexité de son héritage familial. Sarah, c'est peut-être la plus développée, mais c'est aussi parce que son histoire est plus intérieure.
Parfois, on a l'impression de survoler les destinées plutôt que de vraiment les habiter. C'est un choix narratif, et il fonctionne pour garder le rythme du livre, mais c'est aussi une limitation.
Un autre truc : certains détails du réalisme auraient pu être approfondis. Comment exactement la vente de cheveux fonctionne en Inde ? Quel est le marché exact ? On reçoit des impressions plutôt que des faits ancrés. Encore une fois, ce n'est pas catastrophique, mais ça limite un peu la portée du roman.
Et honnêtement, par moment, les ressemblances thématiques entre les trois histoires peuvent sembler un poil trop arrangées. Comme si Colombani avait voulu à tout prix que chaque héroïne affronte une épreuve qui résonne avec les autres. C'est un risque quand on structure un roman ainsi.
Pour qui ce livre, vraiment ?
Ce roman fonctionne bien pour quelqu'un qui cherche une lecture engageante sur des thèmes humains sérieux, mais sans qu'ça devienne étouffant. Les personnes qui aiment les histoires de femmes fortes et les narratifs qui questionnent les inégalités sociales vont accrocher.
C'est aussi accessible pour quelqu'un qui n'est pas habitué aux romans en général. Le style de Colombani est clair, sans fioriture inutile. Pas de digressions philosophiques pénibles. Du point de vue d'une page à l'autre, c'est agréable à lire.
Par contre, si tu cherches une exploration très profonde de caractères nuancés ou une critique sociale radicale, tu risques de trouver le roman un peu convenu. C'est un livre qui plaît, qui touche, mais qui ne bouleverse pas complètement ta vision du monde.
Les lecteurs qui aiment les histoires structurées de façon un peu traditionnelle apprécieront. Ceux qui trouvent les personnages féminins dans les bestsellers souvent réducteurs vont apprécier qu'on les présente comme des êtres complexes avec des dilemmes vrais.
L'ambiance générale et le style d'écriture
Laetitia Colombani écrit avec une certaine douceur, mais sans être mièvre. C'est rare, ça. Elle traite des sujets rudes, des situations inégales, mais elle le fait sans écrire avec des gants blancs ou sans dramatiser de façon excessive.
L'ambiance du roman est oscillante. Par moments, c'est assez léger, presque tendre. Puis brutalement, une réalité difficile te ramène sur terre. La condition des Intouchables en Inde est décrite sans embellissement. La maladie de Sarah est traitée sans romantisation de la souffrance. Mais parallèlement, les moments de connexion humaine ou d'espoir ne sont pas niés.
Niveau rhythm, déjà mentionné, c'est solide. Les chapitres courts aident. La alternance entre les trois destins maintient une certaine tension narrative même quand individuellement aucun chapitre n'est rempli de suspense traditionnel.
Le style est assez dépouillé. Pas d'ornements, pas de longues descriptions paysagères. La narration se concentre sur ce qui importe pour l'histoire et pour les personnages. C'est une approche moderne et efficace.
Verdict honnête
La Tresse est un roman qu'on recommande sans réserve majeure, mais aussi sans faire de faux enthousiasme. C'est un livre qui fonctionne. C'est une lecture satisfaisante qui brasse des thèmes importants sans jamais basculer dans le prêcheur ou le moralisateur.
Ses points forts : la structure narrative ingénieuse, les trois héroïnes attachantes même si elles auraient pu être davantage explorées, le symbole central des cheveux qui fonctionne à la fois concrètement et poétiquement, le rythme qui accroche.
Ses limitations : une certaine surface plutôt que profondeur sur chaque destin, un réalisme parfois cursif sur des éléments qui auraient mérité plus d'ancrages factuels, une construction thématique qui peut sembler un peu trop symétrique.
Si tu cherches un roman que tu peux vraiment lire et terminer avec plaisir, qui ne t'épuisera pas émotionnellement mais qui te touchera quand même, c'est un bon choix. C'est le type de livre qu'on offre à quelqu'un, qu'on prête à une amie, qu'on recommande sans culpabilité.